Les enfants dans les transports publics

Ne possédant pas de portable depuis un petit bout de temps, j’étais habitué à attendre. Nous nous étions entendus, un très bon ami et moi, pour nous retrouver à 9h du soir, dans notre bar fétiche à Linz ; j’étais un peu en avance. Mon long périple en France venait juste de s’achever, et je feuilletais mentalement les nombreux récits que je voulais lui raconter.

Lorsqu’il eu bientôt une heure de retard, j’engageai la conversation avec un habitué, assis seul au bar.

Nous avons commencé avec la musique classique, mais, influencé par la tournure médiatique actuelle, il ne fallut pas longtemps à notre conversation pour se porter sur les réfugiés, les politiques, et l’état général de l’ensemble.

Je lui expliquai à quel point j’avais trouvé mon expérience à Nancy rafraîchissante, parmi la population émigrée d’Afrique du Nord ou des pays de l’Est, qui ne semblait pour autant pas y être considérée comme étrangère. Mon interlocuteur me dit qu’il pensait que le parti d’extrême droite français, le Front National, était en passe de conquérir le pouvoir en France. Je lui rappelai que son homologue autrichien, le parti populiste, avait obtenu le meilleur score lors des sondages, et lui fis part de ma perception d’une islamophobie de plus en plus palpable.

«  Et bien, je pourrais certainement me qualifier moi-même comme étant anti-islam », répondit-il, ce qui me prit un peu de court. Bien sûr, je n’éprouvais pas non plus une grande affection pour les religions institutionnelles, mais ayant un grand nombre d’amis chrétiens ou musulmans, je savais que la religion n’était pas nécessairement un obstacle à la compréhension mutuelle, et que la prise explicite d’une position radicalement opposée lors d’un débat religieux (ou traitant de religion) n’était en rien constructif. En tout cas, de toutes les fois où je m’étais rendu coupable d’un tel choix, pas une fois il ne l’avait été.

De plus, se définir comme étant « anti-islam » en ces temps de conflits menait immanquablement à cette sombre connotation d’appartenance à un mouvement d’ampleur en Europe revendiquant haut et fort son label nationaliste, et qui, à ce jour (octobre 2015) endossait la responsabilités de nombreux actes de violence.

Pour donner corps à son idée, il me fit un bref compte-rendu d’une expérience dont il avait récemment fait les frais, dans les transports publics de Vienne :

Une femme voilée prenait le métro avec son fils. L’enfant (peut-être âgé de 7 ans) était en pleine crise, agissant comme une vraie teigne à l’égard de sa mère. Lorsqu’elle commença à le gronder, il l’aurait frappée, et elle se serait contentée d’encaisser le coup, sans plus de réaction.

« Elle se devait d’agir ainsi. Dans l’islam, la femme est considérée comme un être inférieur, et quand son propre fils lève la main sur elle, elle ne peut rien pour l’en empêcher. » dit-il. « Veux-tu avoir affaire à cet enfant quand il aura grandi ? »

« Peut-être pas… » Il me fallut une bonne minute pour trouver une réponse appropriée. Je lui ai finalement fait par d’un événement dont j’avais été témoin, moi aussi dans les transports en commun de Vienne :

Un jour, alors que je prenais le tram pour rentrer, je me tenais aux côtés d’un père et de son fils (également âgé d’environ 7 ans), tous deux blancs et, de part leur langage, facilement identifiables comme d’origine viennoise.

Je fus fasciné par leur mode d’interaction : le père était totalement absorbé par l’écran de son portable, tandis que le fils dodelinait inlassablement de la tête, visiblement en quête d’une dynamique qui comblerait l’ennui.

Nous passâmes quelque chose qui attira son attention. Il parut soudain surexcité, gesticulant de haut en bas sur son fauteuil dans l’espoir d’interpeller son père, et de lui faire prendre conscience de cette chose aperçue qui lui plaisait tant. L’enfant pointa du doigt l’objet de son intérêt, mais l’homme ne daigna pas lever les yeux. Le gamin essaya de susciter l’intérêt du père par le biais du langage, mais il s’emmêla dans son discours : ses phrases étaient fragmentées, tronquées (et les mots qu’il employait étaient, à ma connaissances, inexistants). Il semblait que l’excitation provoquée par ce qu’il avait vu faisait bouger ses lèvres trop vite pour qu’il puisse en articuler la moindre description.

Il fallut un certain temps à son père pour donner signe de réaction, et quand il finit par décrocher son regard de l’écran pour le diriger vers sa gauche, emplacement approximatif de son fils (il ne le regardait pas directement), ce fut pour lui dire : « Ecoute, le truc c’est que… tu vois, ta façon de…(pause)… Quand tu parles… Tu es tellement… Je veux dire… Confus…Et, c’est… Enfin ça n’est pas… ça doit cesser. » Il retourna à son portable, et son fils fixa la fenêtre, le regard vide.
« Que deviendra cet enfant, lorsqu’il aura grandi ? » demandai-je. « Y-a-t-il quelque chose de bon à espérer ? » L’habitué semblait avoir apprécié l’histoire, et paraissait se rejouer la scène intérieurement. « Je suppose que non. » Il singea la punchline « Enfin… ça n’est pas… ça doit cesser. » puis rit.

L’ami que j’attendais avait maintenant près de deux heures de retard, alors je décidai de prendre congé du type au bar, et de faire un saut chez la copine de mon frère, dont l’appartement n’était pas loin, pour lui emprunter son téléphone et d’appeler mon ami. Un fois au bout du fil, il me reprocha de ne pas posséder mon propre portable, et me dit que j’étais le seul à blâmer pour cette longue attente.

Plus tard, lorsque nous nous retrouvâmes enfin, il s’excusa et retira ses accusations. Dans un sens, j’imagine qu’il avait quand même eu raison.

Enfin, bref ; c’était l’ami que je m’apprêtais à rejoindre par la suite, à Madrid.

Les enfants dans les transports publics .juliette